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Cohabiter avec l'itinérance

En milieu urbain, nous croisons chaque jour des personnes en situation d’itinérance qui nous réclament quelques sous. Comment cohabiter harmonieusement avec cette population marginalisée? Entre tolérance, altruisme et indifférence, où nous situons-nous?

Parce que la peur découle bien souvent d’une mauvaise compréhension d’une situation, Bernard St-Jacques, organisateur communautaire depuis une dizaine d’années au RAPSIM, nous explique le phénomène de l’itinérance et nous aiguille sur le bon comportement à adopter en tant que citoyens.  
 
 
Est une personne itinérante, qui:
 
N'a pas d'adresse fixe ni l'assurance d'un logement stable, sécuritaire et salubre pour les jours à venir.
 
A un revenu très faible.
 
A une accessibilité trop souvent discriminatoire à son égard de la part des services publics.
 
Peut vivre des problèmes occasionnant une désorganisation sociale, comme de santé mentale, d'alcoolisme, de toxicomanie ou de jeu compulsif.
 
Est dépourvue de groupe d'appartenance stable.
 
Source: Définition d'une personne en situation d'itinérance, Le Réseau d'aide aux personnes seules et itinérantes de Montréal (RAPSIM) 
 
 
Quelques mythes à déboulonner au sujet des itinérants:
 
L’itinérance est un choix.
 
L’alcool et la toxicomanie sont les principales causes de l’itinérance.
 
Les itinérants ont tous des problèmes de santé mentale.
 
 
Des statistiques sur l'itinérance:
 
Selon le dernier sondage du Gouvernement du Canada, on estime à 150 000 le nombre de personnes sans-abri au pays, dont environ 30 000 à Montréal.
 
Toutefois, il est difficile de chiffrer avec exactitude le phénomène de l’itinérance, notamment en raison de sa complexité et de sa constante mouvance. L’itinérance n’est pas toujours affichée, présente dans les espaces publics; elle est souvent cachée et vécue à l’abri des regards. 
 
Selon Serge Lareault, du magazine L’Itinéraire, qui s’est confié au journal Le Devoir en décembre dernier: «Montréal a atteint un seuil critique. Il y a de plus en plus d’itinérants, leurs problèmes sont de plus en plus lourds et les tensions sont vives».
 
Selon des chiffres recueillis par Radio-Canada: «On estime que les deux tiers des itinérants ont des problèmes de santé mentale et 80%, des problèmes de toxicomanie.»
  
Pour tenter de saisir l’ampleur de la situation, on analyse les indices de fréquentation des ressources communautaires. Ceux-ci étant en hausse, on peut croire en une augmentation de la population en situation d’itinérance. Bernard St-Jacques explique, entre autres, que les ressources communautaires ont atteint des sommets d’occupation pendant l’été, ce qui ne s’était jamais vu. 
 
En chiffres, selon Bernard St-Jacques, depuis 2008, on note une augmentation de 30% des femmes itinérantes qui utilisent les services leur étant dédiés. Pour les hommes, l’augmentation est constante et varie entre 5% et 8% par année. 
 
Ces chiffres ont de quoi étonner. Ils ne constituent pas nécessairement une preuve irréfutable que les itinérants sont plus nombreux, mais ils sont certainement un indicateur que ceux-ci sont plus fragilisés. La population en situation itinérante est vieillissante et se présente davantage dans les ressources mises à leur disposition. 
 
Dans les grandes villes des régions, l’indicateur que le phénomène de l’itinérance est en croissance est la participation grandissante du nombre de villes à la Nuit des sans-abri, signe que l’enjeu interpelle de plus en plus de gens. 
 
«Ce qu’il y a de certain, c’est qu’aujourd’hui, les pauvres sont plus pauvres et les riches, plus riches. L’accessibilité aux logements est aussi plus difficile, ce qui provoque plus de cas d’extrême pauvreté», explique Bernard St-Jacques. Et quand on se trouve dans une situation aussi précaire, les chances de basculer vers la rue sont plus grandes. La situation est inquiétante.  
 
 
Les Québécois sont-ils solidaires avec les personnes en situation itinérante? Agissent-ils en bons citoyens avec eux?
 
Bernard St-Jacques croit que, du point de vue de la charité, le Québec est, dans les faits, une province qui ne donne pas beaucoup. Par contre, par nos programmes sociaux qui sont beaucoup plus développés ici que dans le reste du Canada, notre apport collectif à la population plus démunie n’est pas négligeable. 
 
Toutefois, dans l’espace public, lorsqu’un citoyen qui travaille croise un citoyen qui vit dans la rue, la rencontre provoque beaucoup de questionnements, d’inquiétudes, de honte et d’incompréhension. 
 
Le travailleur se posera alors beaucoup de questions, ne sachant pas trop comment réagir: «Est-ce que cette personne a fait le choix ou non d’être dans la rue? Je lui donne ou pas? Je passe sans la regarder ou je lui souris?» 
 
«Notre comportement, l’attitude qu’on adoptera envers la personne itinérante seront biaisés, du fait qu’on la voit comme étant différente de nous. Ce qui pourtant n’est pas le cas», explique Bernard St-Jacques. 
 
L’augmentation de la répression policière depuis les années 1990 a aussi eu un effet néfaste sur la perception que nous avons de ces citoyens. Selon Bernard St-Jacques: «La mise en place de la police de quartier en 1996, fondée sur des modèles nord-américains de police de proximité, a coïncidé avec la montée subite de la répression. Cette approche, qui vise prétendument à se rapprocher des citoyens et de leurs préoccupations, a accompagné l’émergence d’un «sentiment d’insécurité» dans la population. Des gestes qui deviennent soudainement intolérables pour la «population». Alors qu’ils ont pourtant toujours fait partie de notre paysage urbain, comme la mendicité et autres métiers de rue.»
 
Source: Quand la marge encaisse, article tiré de la revue sociale et politique À babord!
 
 
Donner ou ne pas donner?
 
Selon Bernard St-Jacques, la décision nous appartient. Par contre, si on décide de le faire, il faut éviter de porter un jugement sur ce que la personne entend faire avec votre don: «Quand vous recevez une paye, est-ce que votre patron vous demande ce que vous allez faire avec le montant qui vous est versé? Non. C’est la même chose qui s’applique ici. Si vous décidez de donner, faites-le sans avoir d’attentes.»
 
Évitez également de vous demander si la personne est dans la rue par choix ou non et de tomber dans un mécanisme de généralisation, de mettre l’ensemble de la population itinérante dans le même panier. 
 
Il ne faut pas non plus penser que les itinérants ont toujours besoin d’aide! Toute la question de la dignité est importante et il faut la respecter. Une bonne partie de la population vivant dans la rue connait les ressources. Mais si elle ne s’y présente pas, c’est qu’elle ne considère pas en avoir besoin. «N’empêche, affirme Bernard St-Jacques, qu’une majorité de ces personnes sont effectivement en détresse.»
 
En tant que citoyens qui côtoient des personnes marginalisées au quotidien, notre devoir n’est pas de tenter de les sauver de la rue, mais plutôt d’être tolérants et d’accepter de cohabiter harmonieusement. Les travailleurs de rue s’occupent de venir en aide à cette population et Bernard St-Jacques affirme que, même lorsque ces professionnels sont expérimentés, cela peut prendre des mois avant que la personne en situation itinérante accepte l’aide qu’on lui offre. 
 
On navigue toujours entre ces deux pôles. D’un côté, il faut agir ponctuellement pour ne pas causer de tort aux citoyens et, de l’autre, il faut accepter que sortir une personne de la rue est un processus qui prend du temps, que c’est une aide progressive. 
 
 
Donner pour établir un contact? 
 
Selon Bernard St-Jacques, c’est effectivement pour plusieurs une manière de créer un lien. Lorsque l’on croise le même itinérant jour après jour au même endroit et qu’on lui donne un petit quelque chose, cela peut permettre de briser l’isolement. «Toutefois, rappelle Bernard
St-Jacques, il ne faut pas oublier que pour certains itinérants qui mendient, c’est un peu comme s’ils travaillaient et, qu’une fois qu’ils vous ont vu, il faut qu’ils passent à quelqu’un d’autre. On peut donc être en soi un peu déçu de ce contact éphémère. Néanmoins, il ne faut pas se leurrer: les personnes en situation d’itinérance avec lesquelles vous réussissez à entrer en contact seront rarement celles qui sont les plus dénuées de groupes d’appartenance assez stable.»
 
 
En situation de crise (par exemple, un comportement agressif), que fait-on?
 
Il faut évidemment appeler les autorités. Il y a des comportements dans la société qui ne sont pas acceptables. Par contre, ce qu’observe Bernard St-Jacques, c’est que les plaintes formulées à la police dénotent souvent du malaise et de l’incompréhension du citoyen face à une personne de la rue. Les citoyens qui portent plainte ne souhaitent pas nécessairement qu’il y ait un geste répressif de la part des autorités. Il faut être objectif et ne pas penser qu’un individu qui flâne dans un lieu public représente un danger pour notre sécurité. 
 
 
Aider de façon différente
 
Si vous désirez venir en aide aux itinérants, mais différemment que par le don direct, il existe plusieurs façons d’y arriver. D’abord, sur le site du RAPSIM, vous trouverez la liste des organismes membres auxquels vous pouvez offrir un don.
 
Le journal L’Itinéraire, par l’entremise du Café L’Itinéraire, offre la possibilité à des personnes à revenus modestes de se nourrir à peu de frais et avec dignité. La carte-repas solidaire est aussi échangeable auprès des organismes Comité social Centre-Sud,  MultiCaf, Resto Plateau et Chic Resto Pop. On peut acheter ces cartes-repas (5$ la carte) sur le site du journal L’Itinéraire et choisir si on veut les distribuer nous-mêmes aux gens de la rue.
 
Pour ceux qui souhaitent donner de leur temps, les organismes sont toujours aussi à la recherche de bénévoles.
 
 
À retenir:
 
Ne mettez pas tous les itinérants dans le même panier. Ne généralisez pas. 
 
Ne croyez pas que la seule présence d’un itinérant dans un lieu public est dangereux pour votre sécurité.
 
Donner à un itinérant est un choix personnel. Mais si vous le faites, de grâce, ne portez pas de jugement sur ce que la personne entend faire avec l’argent.
 
Mettez-vous sur le même pied d’égalité que les personnes itinérantes. 
 
Il ne faut pas penser que la population dans la rue a toujours besoin d’aide. 
 
 
Invité: Bernard St-Jacques, organisateur communautaire, Réseau d’aide aux personnes seules et Itinérantes de Montréal (RAPSIM)
 
 
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